Biographie

Agnès Ferla utilise la performance ainsi qu’une technicité radicale pour peindre. Sensible aux propriétés physiques et à l’origine des matériaux, elle mêle à la peinture des produits de synthèse, des métaux, des minéraux. Soigneusement collectés, ceux-ci portent la mémoire d’un lieu et de son histoire (archéologie, géologie, industrie, urbanisme). La présence d’aluminium dans la peinture rappelle ainsi autant le glossy d’une carrosserie de l’industrie automobile que la brillance de certains minéraux. Agnès Ferla semble s’inscrire dans l’héritage d’une peinture gestuelle performative, mais le geste est mis à distance par la technicité du processus et la conceptualisation d’un protocole précis: la toile est soumise à une suite d’actions: déplacement, pliage, frottement, secousse, splash, saut, arrêt, inclinaison, chute, accélération ou répétition. Entre maîtrise et hasard, la matière est ainsi fixée sur la toile, gardant les traces des actions auxquelles elle fut pliée. Il arrive qu’entre deux étapes, un rouleau de peinture en bâtiment soit appliquée sur toute la surface. Ici, la peinture semble avoir séché dans un pli de la toile et, là, avoir ruisselé. Plus qu’horizontale ou verticale, ses peintures sont all over, surface indicielle, plongée dans l’infiniment grand ou petit. Le temps d’un geste convoque une temporalité plus lente (érosion, fossilisation, cristallisation, fonte des glaces, dérive des continents) ou plus rapide (vitesse de la lumière, fugacité de la pensée). Préhistoire, histoire et époque contemporaine se condensent en un geste fixé sur la toile.


Anaïs Défago

 

Une scène du regard
Notes sur le travail d’Agnès Ferla


La peinture, aussi, est un objet réévaluable. On l’a introduite dans le jeu des degrés, dans l’échelonnement des valeurs. On lui donne ainsi une seconde vie, ou quelques espèces de survie. Les cycles se referment, on relance les querelles. Une recherche picturale n’oublie rien du jugement moderne, mais elle ne le répète pas ; elle le complique ; elle le pervertit. Elle postule que les gestes qu’elle produit tentent un partage neuf de son histoire. Elle avance entre ce qu’elle écarte ou convoque ; elle invente ainsi son bonheur, sans, charme ultime, ne rien promettre.
C’est pourquoi Agnès inventa une machine. Une machinerie plutôt, à savoir l’organisation d’un dispositif mécanique employé pour opérer les changements de décors dans un théâtre. Ici la toile remplace le décor, les peintures remercient les acteurs et le texte, l’artiste joue le metteur en scène, les machinistes, le souffleur, toute l’équipe. Quelques poulies, des cordelettes, la toile est tirée dans la peinture, soulevée, retournée, les couleurs glissent sur le lin, coulent, se mélangent. Les gestes sont précis même si la conception et l’exécution se fondent aussi sur l’intervention du hasard. Je simplifie. Le processus est ensuite glacé, refroidi d’un jus translucide et métallisé ; l’image est mise sous film, laissant irradier ses couleurs à travers son spectre filtré. Car ces oeuvres n’ont de cesse d’agiter le spectre vivace de la peinture, passée et possible, de conjoindre une éthique (la définition de quelques limites ou principes), une ironie (ne pas toucher la peinture, éviter que la limite devienne normative), et une élégance (la production d’un goût distingué mais distancié, ruiné).
Pour nous, Agnès fabrique des Fantômes.


Pierre Vadi