HOME
TEXTS

«La peinture n'est jamais chose fixe, son mouvement dans notre perception est lent et consistent. Elle se dévoile par pressentiment. Elle appelle au respect et à l'irrévérence. Comment expliquer? Les énergies vivantes de la perception, les sens encore plus que d'habitude sont convoquées à interpréter cet équilibre établi entre l'être et le devenir. L'opération est mentale. Elle s'attaque à la vision et élabore une intuition de l'espace au même moment où elle se penche sur la présence paradoxale dans le vide de l'oeuvre. Cependant la perception profite sans forcement les identifier précisément du labeur et du travail qui ont précédé la mise en acte. Chose admirable mais qui peut rester inaperçue la peinture est saisie dans son étendue. Son étendue dépasse le moment et le lieu où elle est montrée. L'imagination et la fantaisie vivent de la curiosité avec laquelle elles essayent d'interpréter la force que la toile laisse surgir, mais aussi du fait qu'elles essayent de comprendre le processus sans y réussir. Quelque chose s’engouffre mais ne cesse pas de faire problème en se dérobant. Simultanément l’attention réveille autre chose qui vient à découvert, mais qui précipite dans le temps. Tout - qu'il y ait agencement de matières disparates, fonctionnement de procédés naturels ou artificiels, changement sensible, système caché, méthode - tout influe et se situe dans un rapport. Ce qu'on ne connait pas nous maintient en éveil. On est comme ébranlé peu à peu par la cohérence mystérieuse de ce qui fait travailler de l'intérieur l'oeuvre et la perception que nous en avons. L’absence de fin exacerbe le sentiment de diversité et d’illimité. Les tableaux d’Agnès Ferla pour ceux qui prennent le temps de les contempler ne se ressemblent jamais. Cette vivacité surprend car le fonctionnement aveugle de ce qui excède le mode de la présence crée en nous...

...des images virtuelles. En ses nervures on sait que la peinture traitera les lignes de fuite, mais à quel moment tout le réseau d’opérations actions redeviendra actif? Qu’est-ce qui me frappe par exemple en premier des oeuvres qu’Agnès Ferla? Qu’elles sont agiles, mobiles, intuitives, capables pourtant de traiter toujours courageusement à leur manière d’une question essentielle: la consistance. La stabilité. Non seulement elles existent car elles campent et ont une autre assise que celle de l’espace, jusqu’au point de donner parfois l’impression de le mobilier: mais elles se tiennent comme si il n’y avait pas de chronologie possible pour mesurer leur mouvement. Elles sont pourtant saisies dans le présent. Alors que dans tout changement de forme, là où l'heure s'arrête, nous expérimentons d'abord dans la plupart des cas une sensation de perte, quand on se confronte à ses toiles on n’est pas à l’abri d’une tranquillité étonnante, en rupture avec ce qui les entoure. J’aime en plus dans les structures dont Agnès se sert pour accrocher – mais c’est une prédilection toutà- fait arbitraire et personnelle – une certaine imprécision dans la mesure, la possibilité de mettre ce qui fait image en relation avec le contexte est réglée sur place par des ajustements indéfinis. C’est presque intenable mais ça tient. Telle pierre, tel clou, tel objet trouvé peuvent faire tenir ses structures. Pourtant la manière dont elles s’articulent à ce qu’elles ont autour prouve qu’elles sont à leur tour autant que les toiles en mouvement. Je dirai différemment: dans un temps qui leur est propre et qui a très peu à voir avec le notre si ce n'est qu'il peut même l'accueillir, elles montrent sans cesse que dans le déploiement de ce qui est, s'insère - peut s'insérer - harmoniquement une forme de surprise. Il y a une spécificité de ses configurations spatiales. De même, dans l’état étrange et banal dans lequel elle laisse au début ses morceaux de papier, il y a un plaisir particulier à saisir ce qui vibre exactement dans les intervalles et dans le lieu où elle les pose. Encore faut-il que l’esprit se mobilise, se mette en mouvement, pénètre dans les différences de couleur, trouve les intensités légèrement variables dans le luxe de la lumière. L’illimité et le continu s’en mêlent. C’est très difficile qu’à une toile d’Agnès on puisse ajouter un cadre. Ça veut bien dire ce que ça veut dire. Et pourtant profondeur et surface, harmonie et hiatus, étant des signes qu’il y a de l’être, permettent au regardeur une forme originale de découpe dans et de l’espace. C’est un affaire de composition, d’agencement, de contractions et distensions de la matière. La manière dont ses toiles se détachent partage l’espace mais sans le disjoindre. C’est l'espace qui s'ouvre à elles très souvent. C’était visible par exemple, sous le toit d’un petit kiosque pendant longtemps à vendre des fleurs près d’un cimetière, dans l’arrière pays de Gênes: les barres horizontales qui souteaient le toit devenues un point d’accroche. Un temps émerveillé au moment de l’accrochage pour qu’elle trouve sa place à la toile et ensuite d’une manière phantasmatique, la toile rentrait en constellation non seulement avec la petite serre mais comme un objet excitant avec tout ce qui dans l’espace offrira des conditions d’accord. Ses toiles ses bouts de papier peints, ses structures mystérieuses, parviennent à provoquer ou révéler dans l’accrochage une forme abstraite et changeante de stabilité. Il y a quelque chose de profondément anti-académique en plus qui surgit de la peinture: précisément l’émotion d’un monde tout à fait étranger. Une insolence, un irrespect de l’ordre constitué proviennent d’un mystérieux rapport à la mémoire. Ferla par ses toiles menace toujours la stase qui s’établit, mais de ses toiles mêmes et de leur rapport d’équilibre provisoire se libère une réponse assez inattendue à la question de la peinture, laisser la matière et la couleur faire voir et cette réponse a la force d’un jeu ou d’un renversement. On peut en se sens s’étonner qu’il y a toujours en réserve une douce culbute ouvrant à d’autres visions, permettant de se pencher différemment, par exemple à sant’Ilario dans la petite serre perchée sur la colline entre ciel et mer sur des problèmes majeurs: la durée des nuages, le poids des vagues.

*Toute exposition est un essai qui cherche à répondre, par des moyens même menus, sinon risibles, à la réduction de notre rapport au monde. Retrouver par intensification les mondes possibles dans le monde, se disposer à la discontinuité ou aux intervalles, redécouvrir autrement, d’une manière plus intime ce qui s’articule avec ce qui nous manque, chercher d’autres formes de transparence par lesquelles deviner comment les êtres humains traversent au cours de leur vie de différents états d’âme sans vouloir préjuger des effets de leurs choix, est l’une des lignes de développement qui portent notre tentative de penser ensemble une manière de nous exposer.»

The View, Agnès Ferla

«La peinture, aussi, est un objet réévaluable. On l’a introduite dans le jeu des degrés, dans l’échelonnement des valeurs. On lui donne ainsi une seconde vie, ou quelques espèces de survie. Les cycles se referment, on relance les querelles. Une recherche picturale n’oublie rien du jugement moderne, mais elle ne le répète pas; elle le complique; elle le pervertit. Elle postule que les gestes qu’elle produit tentent un partage neuf de son histoire. Elle avance entre ce qu’elle écarte ou convoque; elle invente ainsi son bonheur, sans, charme ultime, ne rien promettre. C’est pourquoi Agnès inventa une machine...

...Une machinerie plutôt, à savoir l’organisation d’un dispositif mécanique employé pour opérer les changements de décors dans un théâtre. Ici la toile remplace le décors, les peintures remercient les acteurs et le texte, l’artiste joue le metteur en scène, les machinistes, le souffleur, toute l’équipe. Quelques poulies, des cordelettes, la toile est tirée dans la peinture, soulevée, retournée, les couleurs glissent sur le lin, coulent, se mélangent. Les gestes sont précis même si la conception et l’exécution se fondent aussi sur l’intervention du hasard. Je simplifie. Le processus est ensuite glacé, refroidi d’un jus translucide et métallisé; l’image est mise sous film, laissant irradier ses couleurs à travers son spectre filtré. Car ces oeuvres n’ont de cesse d’agiter le spectre vivace de la peinture, passée et possible, de conjoindre une éthique (la définition de quelques limites ou principes), une ironie (ne pas toucher la peinture, éviter que la limite devienne normative), et une élégance (la production d’un goût distingué mais distancié, ruiné). Pour nous, Agnès fabrique des Fantômes.»

Une scène du regard.
Notes sur le travail d’Agnès Ferla.
Pierre Vadi